Il disait, tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin et ce disant, parlant à son fils, il serrait les poings comme s’il pensait à son père, ses silences, ses poings à lui qui parfois se cognaient contre sa joue, comme un long dialogue sans mots qui se déroulait de père en fils, de génération en génération, le suivant disant à la génération future ce qu’il n’avait pas réussi à dire à l’ancienne génération.
L’enfant le prenait pour lui, évidemment : son père lui parlait, dans les yeux même s’il n’était plus tout à fait sûr que son père le regardait alors. Peut-être le regard fuyait vers horizons inconnus. Juste son père lui disait tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin, et ce disant, l’enfant écoutant, l’enfant se demandait pourquoi son père lui disait cela à lui qui ne l’était pas, orphelin, puisque on père était là. Que fallait-il qu’il comprenne ? En quoi aurait-ce été une chance d’être orphelin ? Une malchance de ne l’être pas ? Il sentait le reproche lui tanner le cuir, mais n’en comprenait pas l’origine. Encore moins la foudre. 
De longues années durant, l’enfant avait pris l’habitude d’entendre son père brandir cette étrange épée. Il n’avait pas conscience comme elle ressemblait à une hache, cette épée. Comme elle fendait en deux sa propre existence. Et de l’habitude à la banalisation, il n’y a pas loin, alors l’enfant avait pris son parti, ou avait cru le prendre, d’entendre cette phrase sans s’y apesantir plus que cela, sans se rendre compte que la laissant faire, elle put être un venin, et que ce venin indolore et inodore coulait en lui, teintant ses veines et ses déveines de Bleu.
Puis il devint père à son tour. Parfois l’étrange phrase revenait en mémoire et il n’en faisait rien. Si ce n’est être le père qu’il aurait aimé avoir. Jamais ses enfants ne furent orphelins. Ils eurent la chance d’avoir un père sans hache et sans épée. Sans la cape héritée de l’arbre généalogique. 

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