Je me suis imaginé le passage du terrain miné au terrain vague. Un terrain, comme par magie, dépollué, délesté de ses détritus, qu’un simple regard arrière m’aurait pourtant permis de comprendre qu’ils n’étaient pas loin, derrière, juste derrière, agglutinés, semblant flotter brouillard ou fantôme, bref, attendre un signe pour me fondre dessus.

Je n’en étais pas là. Je savais chaque chose en son temps, et je me disais qu’elles sauraient revenir assez vite, ces ordures.

Allez, quoi… Juste un petit coup du destin… Juste un… Cet instant de fraîcheur délestée et presque pure me faisait du bien. Je la méritais. Tout autant et bien plus que les coups de fouets que je ne cessais de me décocher dans le silence des oiseaux figés par le givre.

Je n’étais pas dupe. C’était juste un simple exercice intellectuel, un feu de bois dans l’hiver glacé, dont j’avais besoin, à la fois pour ouvrir l’huître de mes idées claires, à la fois pour riposter à tous ces moments où seul le terrain miné fait exploser dans le cœur ses déflagrations.

Même pas une pause. Même pas une trêve. Une résolution neuve, plutôt. Un chemin nouveau dans le fatras que je cherche à tracer. Une brèche. Avec tout de même un gros caillou dans les godasses : ces douze années nomades, leurs hauts, leurs bas. L’expérience. Qu’avais-je au fond à proposer ? Sortir de ces trous et de ces bosses, ces plaies, ces fractures. Ok. Mais quoi d’autre ? Quelle vie j’avais à me proposer maintenant que je savais tout cela ? Et quelle vie avais-je à te proposer ? Te rendant la monnaie de la pièce : et toi ? Quelle vie ?

Je me suis astreint à évoquer l’avenir, et je me suis interdit à convoquer encore et sans cesse un passé dont je ne savais plus s’il était trop encombré ou trop encombrant. Choisir le regard devant. Fuir le rétroviseur qui ne serait jamais le GPS de mon ici et maintenant, et plus encore de mon avenir. Notre avenir ?

Je me sentais un peu comme l’homme qui arrive sur la Lune et qui avant tout regarde, et regarde encore, retenant son souffle, les pieds posés avec leurs semelles de plomb, regardant derrière le hublot comme s’il était entré dans le téléviseur, et je me suis demandé ce que je voyais. Je pensais ne voir rien. Je voyais tout. L’essentiel tout du moins.

Un homme. Une femme. Moi, toi.

Tous petits dans cet univers, dissimulés par l’horizon. Toi, moi. Proches et séparés. Forts à deux, possiblement. Faibles à deux, tout aussi possiblement. Se pouvait-il que tout se résume à cela ? L’équation à deux inconnus qui se connaissent me vrillait les tempes. Quatre inconnues en fait : ton toi, ton moi, mon moi, mon toi… Nous sommes au moins quatre, déjà, et l’encombrement fait plisser les paupières comme une crampe d’estomac ; seuls les mots finalement disparaissaient, finalement et peut-être tant mieux, inutiles devenus, trop déformés, trop ruminés, usés jusqu’à la corde.

Une corde qu’en d’autres moments j’avais songer à utiliser pour l’enrouler autour de mon cou histoire que cesse ce fatras.

Assis sur cette lune dont je suis bien emmerdé à lui trouver un nom pour dire le sol sur lequel j’ai posé mon cul, peut-on dire la terre quand on est assis sur la lune ?

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